Bruno Retailleau : « Au Sénat, la ligne rouge, c’est l’apatridie » Interview pour Le Figaro

BR Figaro

Le patron de la droite sénatoriale promet de voter la révision constitutionnelle si le gouvernement revient au projet initial.

Le projet de révision constitutionnelle voté par l’Assemblée arrive au Sénat le 9 mars. Qu’allez-vous en faire ?

Le réécrire pour qu’il soit fidèle à l’engagement pris par le président de la République le 16 novembre devant le Congrès, tel qu’il a été traduit et concrétisé par le texte déposé le 23 décembre sur le bureau de l’Assemblée nationale. La position du Sénat est claire : c’est oui à la déchéance, non à l’apatridie. La ligne rouge, c’est l’apatridie. La déchéance ne peut concerner que les binationaux, qu’ils soient nés français ou pas. François Hollande l’a dit devant le Congrès, où il avait pris soin de préciser « y compris pour les binationaux nés français » . Nous l’avons approuvé et nous n’avons pas varié depuis, contrairement au gouvernement, qui a changé de pied au moins trois fois !

N’était-ce pas le prix à payer pour obtenir une majorité ?

Sans doute, et ça n’a échappé à personne. Mais n’est-ce pas curieux de demander à la droite et au centre au Sénat de jouer les greffiers des motions de synthèse du Parti socialiste ? Sur un texte qui, de surcroît, a vocation à être inscrit dans la Constitution ?

Que répondez-vous à ceux qui, à gauche comme à droite, invoquent Vichy pour rejeter la révision ?

Comment peut-on s’égarer au point de comparer Vichy, la collaboration avec le nazisme, avec un gouvernement démocratique élu dans un État de droit ? Comment peut-on mettre sur le même plan des résistants et des terroristes islamistes ? Ce pseudo-intellectualisme nous entraîne sur un terrain où plus rien n’a de sens !

Et que dites-vous à ceux qui refusent de « stigmatiser » les binationaux ?

Nous parlons ici de barbares islamistes, de terroristes. Personne ne peut se sentir stigmatisé, c’est un faux débat. Les socialistes ont la passion de l’égalitarisme, mais, en l’occurrence, c’est l’apatridie qui créerait une inégalité.

Nicolas Sarkozy ne mentionne plus les binationaux dans le communiqué qu’il a publié après le vote de l’Assemblée. Il dit que « les Français qui trahissent la France ne méritent pas d’être français » . Est-ce un point de désaccord entre vous ?

Dans ce communiqué, il ajoute qu’il compte sur le Sénat pour réécrire le projet. Pour que les choses soient claires, j’ai appelé Nicolas Sarkozy mercredi soir pour lui indiquer ce que le Sénat ferait. S’il y a bien un point d’accord dans notre famille politique, c’est pour dire que le Sénat doit faire son travail de réécriture. On ne peut réviser la Constitution que pour de bonnes raisons et sur la base d’un texte dénué de toute ambiguïté.

François Fillon, dont vous êtes proche, va plus loin, puisqu’il estime qu’inscrire la déchéance dans la Constitution est inutile. A-t-il tort ?

Mais il est favorable à la déchéance de nationalité. Je crois aux symboles, et François Fillon aussi. Étymologiquement, un symbole, c’est ce qui relie. Les Français ont aujourd’hui besoin d’être reliés entre eux et à la France. Mais pour qu’un symbole ait une portée, il faut qu’il soit clair. Le texte qu’on voudrait nous faire avaliser est flou. Plus personne n’y comprend rien. On ne peut pas accepter que la Constitution soit bricolée.

Manuel Valls a promis qu’une clarification interviendrait avec la signature par la France de la convention de l’ONU de 1961, qui vise à réduire les cas d’apatridie tout en prévoyant des exceptions. Cela signifie-t-il que vos objections ont été entendues ?

Je n’ai rien compris à ce que voulait dire Manuel Valls. Le 6 janvier, il a déclaré que créer des apatrides n’était pas possible, que ce ne serait pas conforme aux valeurs de la France. Quelques volte-face plus tard, il propose l’apatridie. Il nous dit qu’un texte d’accompagnement réglera le problème, on l’attend toujours !

N’avez-vous pas été satisfait que la déchéance puisse aussi être prononcée en cas de délit terroriste, comme vous le demandiez ?

En matière de terrorisme, les délits sont souvent criminalisés, donc cette question n’est pas fondamentale. Revenons à la raison : la déchéance occupe l’espace politico-médiatique depuis trois mois, mais je peux vous assurer que, dans ma région, on ne m’en parle jamais ! François Hollande à Versailles voulait la concorde nationale, trois mois plus tard, qu’a-t-il obtenu ? La discorde ! De ce point de vue, c’est un échec. On ne lutte pas contre la barbarie avec des révisions constitutionnelles mais en tournant le dos à une politique pénale laxiste. Le Sénat a fait des propositions pour mieux protéger les Français.

Une majorité écrasante de Français approuve la déchéance. Ne craignez-vous pas d’être accusés de vouloir réécrire le texte pour ôter à François Hollande toute chance de remporter une victoire politique ?

Non. Nous voulons un texte qui ne soit pas un enfumage mais qui ait une portée juridique concrète. Le rôle du Sénat est de faire la loi, une loi qui ne dépende pas des modes ou des humeurs du moment. Je le dis solennellement : si on en revient à un texte clair, fidèle aux principes définis par le président de la République à Versailles, le président pourra compter sur la majorité sénatoriale.